Une série de textes sur le visage

Portrait dans un miroir est le premier texte d’une série de textes sur le visage élaborée en ligne à partir d’une sélection d’images trouvées sur le blog Tumblr Du don des nues

Les textes de cette série s’intitule des Visages des Figures intègrent progressivement l’ensemble du récit des Lignes de désir.

Portraits percés / Je vais bien : sauve-moi ! / Plis et replis / Le langage des fleurs / Pâle lumière de la mémoire / Une ville sous la ville : cet envers de soi dans l’endroit où l’on vit / Le voyeur observe le voyeur / Où es-tu ? Là, t’es où ? / Face à face : selon toute ressemblance / Tu chauffes / Avis de recherche / L’Inconnue de la Seine / À la surface du mur / Derrière le miroir / L’énigme des visages / Ton visage étoilé de souvenirs / Portrait parlé / Ombres urbaines / La tête dans les nuages / Nuage de fumée / Le Jeu des probabilités / Portrait dans un miroir /

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Raoul Ubac, Portrait dans un miroir, 1937

La lumière brûle tes cheveux, en blanchit abrasive les boucles blondes. Sur la pointe des pieds, tu tentes de t’approcher du miroir, te penches pour observer un détail de ton visage, le grain de ta peau, une rougeur peut-être, la clarté du soleil te surprend et suspend ton regard, en t’éblouissant. Tu fermes les yeux pour ne pas t’aveugler. Paupières fermées, face au miroir, tu t’offres alors à mon regard. La chaleur caresse doucement ta peau, tendrement, tu n’oses plus ouvrir les yeux désormais, préserver cette précieuse image de toi un temps avant de te voir, de fermer les yeux à cause de l’aveuglante lumière, juste avant de perdre la vue, de sombrer dans la chambre noire qui enregistre tous les battements de ton corps, l’écho de leurs accords intérieurs. Cette image t’envoûte tel un premier baiser. Miroir ancien dégradé par l’humidité, constellé de tâches noir, piqueté de grains gris, d’éraflures. Le tain altéré par des éclats sur la glace, des traces de mercure à l’envers du miroir.

La lumière rasante du soleil sur l’angle du miroir fait apparaître une dimension inespérée, insoupçonnée, invisible, une couche réfléchissante fine, strates de cuivre ou de plomb placées pour être protégées sous une plaque de verre. Une image sous l’image. Le temps s’arrête. Tu plonges le papier photographique dans le bain révélateur, attends que les premières formes apparaissent, formes abstraites au départ, zones grises, ignorées sous le blanc du papier, formes évolutives qui s’évanouissent en volutes évasives, traces de cartes de pays rêvés, de nuages aspirés en spirales, le noir assigne la surface de l’image, à moins que ce soit l’eau, un court instant on ne sait plus, indistinctes surfaces. L’image apparaît donc sous nos yeux ravis, se dessine, se devine, tu t’y reconnais même si c’est encore un peu flou, imprécis. La silhouette est bien là, l’ovale du visage s’éclaircit, l’arrête du nez se souligne, tes lèvres s’enivrent, et tu me souris, les yeux fermés, visage baigné de lumière.

 

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