La nuit litanie

La nuit litanie est un texte que j’ai écrit à la demande de Mathieu Brosseau pour le numéro 23/24 la revue L’étrangère, numéro dont il assure la direction et qui est paru à l’automne 2010.

Un large extrait du texte écrit pour la revue, dont une partie a également été diffusé sur mon site, a été lu à l’occasion de la lecture à laquelle m’a invité Anne Savelli dans le cadre de la fin de sa résidence au 104.

Ce texte a été complètement retravaillé pour l’émission de Thomas Baumgartner Les passagers de la nuit et la séquence qui clôt l’émission : 2 voix 5 minutes (Deux contraintes : deux comédiens et une durée de 5 minutes), de quatre épisodes.


Un couple dans la nuit. Derrière leurs fenêtres, ils regardent la ville en contrebas. Ils parlent et imaginent ce qui se passe dans la pénombre. Des volets clos sur des fenêtres aveugles. Debout dans l’embrasure d’une nuit sans voix, désirant, ils cherchent leur souffle. Des rues, une nuit, vides. Des histoires, ce qu’on se dit pour commencer. Nous vivons ainsi. Un renversement, ce vertige d’être au monde. Une chose que nous sentons vaguement, ombre ou petite lueur, dont la silhouette fantomatique s’élève dans la nuit. Un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits.

arton299

Les longs couloirs. J’ai toujours été fasciné par les longs couloirs. Sans doute un lointain souvenir d’Alphaville, le film de Jean-Luc Godard. À la maison de Radio France, on pénètre par un sas de décompression. Puis on avance, un peu à l’aveugle, le vigile nous indique une direction, on prend l’ascenseur, on monte les marches d’un escalier, on pousse des portes en verre qui claque dans notre dos avec un petit bruit étouffé, une manière de se mettre en condition pour l’écoute. On est là pour ça précisément. L’écoute. Tendre l’oreille. Dans le studio 117, aux côtés d’Olivier Dupré, l’ingénieur du son et de la réalisatrice Véronik Lamendour, pendant les trois heures d’enregistrement que dure la séance, avec les deux acteurs : Christelle Tual et Laurent Poitrenaux. Ils sont en contrebas dans la salle nue, assis autour d’une table. Un faux contact fait clignoter la lumière tamisée pour l’occasion. Les écouter derrière la vitre nous met à distance, en retrait, mais dès qu’on enregistre, leur voix emplit littéralement l’habitacle du studio d’enregistrement. On écoute les yeux fermés. C’est par ce travail d’enregistrement, les différentes versions demandées aux acteurs par la réalisatrice qu’elle obtient le matériau pour composer l’œuvre finale. Le texte n’est jamais retravaillé directement, mais par le jeu des acteurs, oui bien entendu. Leurs nuances, la couleur qu’ils donnent au dialogue. Le mixage vient ensuite mêlant les différentes versions enregistrées.

arton44

J’ai toujours été sensible à la voix. Je croise quelqu’un, je sais que je le connais, l’ai déjà croisé, mais je peux me tromper, ne pas trouver son nom de suite. Avec la voix, le grain d’une voix, c’est comme une empreinte, je reconnais toujours la personne. Quand je suis arrivé devant la porte du Studio 117, deux personnes discutaient, je me suis présenté, ils m’ont salué. Je n’ai pas reconnu leur nom, un peu ému. Pourtant, plus je regardais Laurent Poitrenaux, plus j’avais l’impression de le connaître. Christelle Tual et Laurent Poitrenaux se sont assis pendant qu’Olivier Dupré installait le matériel, lisant le texte en diagonal, me posant parfois des questions. Laurent Poitrenaux a tout de suite vu de quoi il s’agissait. Il a parlé de cut up dans la phrase qui permettait de passer d’une émotion à une autre. Et je me suis souvenu de sa voix dans les pièces d’Olivier Cadiot mises en scène par Ludovic Lagarde. « C’est comme si j’avais trouvé dans son écriture un tempo, une musicalité. » Sa voix change de registre avec la même adresse sidérante. L’enregistrement commence. Dans l’obscurité, des voix se font entendre. Tout cela n’est que nuances. Des images se glissent. Des voix, des échos. Des mains et des visages. Les pas qui nous rendent anonymes. Les horloges vont à rebours. On ne sait pas définir le temps, si c’est du passé ou du présent.J’ai lu au 104 une version de ce texte à l’occasion de la fin de résidence d’Anne Savelli. Étrange, comme elle me l’a fait remarquer, d’entendre ces mots-là dans cette version dialoguée. La voix cassée de Christelle Tual toute en sensualité et celle de Laurent Poitrenaux, réfléchie et tendue vers l’intérieur. Avec ces échos et leurs correspondances. Sous la voix des acteurs comment situer sa propre voix ?

Quand on aime, qu’aime-t-on ? Quand on écoute, qu’entend-on ? Le texte pose, à travers la voix des acteurs, leur jeu, ces questions intempestives tant elles remettent en cause l’apparente simplicité du réel. Jouant avec les auditeurs, brouillant les représentations trop simples et les frontières trop claires, il souligne à quel point nous construisons la réalité.

arton303-e0df0

La nuit est un moment si particulier, si intense. Pour moi c’est comme la radio, un sas de décompression avant de trouver le sommeil. Manière de rêve éveillé. C’est très agréable cet engourdissement sans se laisser aller à dormir. La radio, la nuit, un instant privilégié. Une écoute à partager. Où l’on cherche à effacer les traces du jour comme au matin celle de la nuit sur nos visages. Et quand la nuit ne retient plus rien qui vaille, regagner sa chambre infime, écouter la radio dans l’obscurité, s’allonger à même le carrelage ou rester assis dans son fauteuil. On parle trop peu de la capacité qu’ont les corps à épuiser la lumière et à chasser les bruits du jour par la sonorité nocturne. Et sans cesse avec cette présence forte des voix, cette répétition sans fin chaque soir. Ce couple qui parle dans la nuit c’est à notre rencontre qu’il vient, leurs deux voix qui se répondent ou s’entrecroisent, s’interrompent ou se relancent, s’adressent à nous. Nous parlent et parlent de nous. De nos certitudes et de nos doutes, de nos douleurs, souvenirs et perte de mémoire. Puis on ferme les yeux et la rencontre se produit, aux révélations étonnantes. Ma nuit à moi est déjà là.

Publicités